1853 : Les premiers “coolies” indiens débarquèrent dans les Antilles


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Ce samedi 11 mai, l'association Amarhisfa a rendu public,à Trinité, son recensement des primo-arrivants et descendants indiens en Martinique. Une étude qui révèle plus de 25 639 identités et qui sera consultable en ligne. C'est à la Maison de la Culture de Trinité, après 10 années de recherches basés sur les registres d'état civil, les archives des communes que Lucien et Lucienne Lafontaine, membres de l'association Amarhisfa (Association Martiniquaise de Recherche sur l'Histoire des Familles) ont présenté leurs travaux sur le recensement des primo-arrivants et descendants indiens de Martinique.

Au loin, la montagne Pelée se découpe enfin à l’horizon. Pour les passagers de l’Aurélie, le volcan représente la fin d’un voyage de 90 jours à travers deux océans, du comptoir français de Pondichéry jusqu’à la colonie martiniquaise. Le 6 mai 1853, les 300 premiers engagés indiens des Antilles débarquent dans la rade de Saint-Pierre. Bercés par des espoirs de vie meilleure, 25 000 de leurs compatriotes les rejoindront sur « l’île aux fleurs », 42 000 iront en Guadeloupe et plusieurs milliers en Guyane durant les quatre décennies suivantes. Ce sont eux, travailleurs indiens libres recrutés pour des contrats de cinq ans, qui sont chargés de remplacer les esclaves libérés en 1848 dans les champs de canne à sucre. Maltraités par les propriétaires des plantations, diabolisés par les prêtres catholiques, méprisés par les « nouveaux citoyens » noirs, ces « coolies » (dérivé du turc « köle » qui signifie « esclave »), comme on les surnomme alors avec dédain, sont une main-d’œuvre docile et bon marché.

Des agents spécialisés dans le recrutement d’engagés indiens, promettent monts et merveilles

« Dans la tradition hindoue, l’océan, c’est le Kala Pani, l’espace tabou à ne pas franchir », explique Jean Samuel Sahaï, auteur d’Adagio pour la Da. Les Indiens des Antilles de Henry Sidambarom à Aimé Césaire (Atramenta, 2013). Alors, pour rassurer les candidats au départ, les « mestrys », des agents spécialisés dans le recrutement d’engagés indiens, promettent monts et merveilles après un voyage qu’ils assurent rapide et confortable. Parfois, quand ils ne parviennent pas à calmer les réticences, ils kidnappent, droguent, saoulent… Car les propriétaires de plantations veulent toujours plus de bras. « Les Indiens sont réputés dociles », souligne Sahaï. Plus que les engagés précédents, Chinois, Japonais et Français.

Pour répondre à la demande, les mestrys commencent donc à officier dans les possessions anglaises, illégalement. Jusqu’au 10 août 1861 du moins. A cette date, les deux puissances coloniales signent un traité autorisant les embauches par les Français d’Indiens sous domination anglaise. La raison est avant tout économique : pour les Britanniques, un émigrant pour les Antilles, c’est un sujet de moins à nourrir au moment où une famine sévit depuis un an dans les provinces de Madras et du Nord.

Les coolies qui pensaient trouver un eldorado de libertés rencontrent une nouvelle forme de servage

eux mètres cubes par adulte, une couche propre, des médecins présents à bord. Sur les six navires à voguer en direction des Antilles entre janvier 1860 et août 1861, quatre ont un taux de mortalité n’excédant pas 10 %. Définies par le traité franco-anglais, les conditions de vie des engagés sur les bateaux sont contrôlées par un agent britannique avant le départ. Un second les attend de l’autre côté du globe, pour surveiller les conditions de travail. Ces Indiens faisant voile vers les colonies de la République française n’en restent pas moins des sujets sous la « protection » de Sa Majesté. Les abus sont pourtant légion. « Ceux qui débarquèrent aux îles à sucre, candides, allaient devoir subir l’oppression des maîtres colons », écrit Jean Samuel Sahaï dans son livre. Logés dans les bâtiments auparavant réservés aux esclaves, victimes d’abus physiques, les coolies qui pensaient trouver un eldorado de libertés rencontrent une nouvelle forme de servage. En Martinique, près de 40 % des engagés, fatigués, déçus, profitent du billet retour garanti pour ceux ayant honoré le contrat. Pour les autres, il ne reste que la révolte. Un conseiller général à Pointe-à-Pitre remarque ainsi : « Ils mettent le feu afin d’être envoyés à Cayenne, où ils espèrent, en subissant leur peine, trouver tout à la fois, repos et bonne nourriture. »

Les conversions au catholicisme sont rares, ou tardives : on baptise parfois les mourants

L’intégration des premiers « coolies » bute sur l’obstacle de la langue. A leur arrivée, peu parlent français ou créole. Et, au sein même des populations indiennes, la communication s’avère difficile. Les migrants originaires des Etats du Nord communiquent en hindi et ourdou, tandis que les habitants de l’Andhra Pradesh dialoguent en télougou. Dans la plantation, le créole s’imposera progressivement. Trop lentement au goût des prêtres catholiques. Le vocabulaire pratique assimilé par ces arrivants ne permet pas de leur faire comprendre les concepts bibliques. De toute façon, les propriétaires terriens refusent que les enseignements aient lieu sur les heures de travail, rentabilité oblige. Un regret pour l’Eglise. Dans une lettre pastorale de 1857, monseigneur Le Herpeur, évêque de Martinique, voit dans l’afflux de cette population hindouiste et musulmane un bon moyen de « convertir les adorateurs des idoles […] sans braver le martyre ». Mais, malgré l’urgence affichée d’en finir avec les « gestes diaboliques » des fêtes indiennes, les conversions sont rares, ou tardives : on baptise parfois les mourants. Quant aux nouveaux Indiens « catholiques », nombreux sont ceux à pratiquer les « anciennes » traditions à l’abri des regards.

Les anciens esclaves accusent les coolies d’encourager les basses rémunérations

Mauvais locuteurs, adeptes de coutumes jugées sataniques, les engagés font aussi l’objet de mépris. Les anciens esclaves les accusent d’encourager les basses rémunérations en acceptant une paye de 12,50 francs par mois, quatre fois moins que les prétentions salariales des anciens esclaves. Quant au mot « coolie », il est associé à des proverbes dégradants, à l’image de « Faible kon an coulie ». Le terme de coolie dalot désigne les balayeurs de rue : en Martinique, ce travail était confié aux Indiens n’ayant pas pu embarquer dans le dernier convoi de retour, en 1900, afin d’éviter qu’ils deviennent des mendiants dans les rues de Fort-de-France.

Le 21 avril 1923, les travailleurs guadeloupéens d’origine indienne acquièrent la nationalité française

Dans cet océan de misère, Henry Sidambarom fait figure d’exception. Guadeloupéen né en 1863 de parents d’origine indienne, il met à profit l’éducation reçue dans un externat de jésuites missionnaires – fait rarissime pour un enfant de son origine – en se lançant dans une carrière d’homme politique. Le traité franco-anglais stipulant que « les Indiens et leurs descendants sont sujets britanniques », il n’a donc pas le droit de faire son service militaire ni de voter et encore moins celui de se présenter aux élections. Malgré tout, en 1904, il demande à faire inscrire les fils d’engagés sur les listes électorales de Capes-terre-Belle-Eau. Un combat judiciaire s’engage contre le vicomte de la Loyère, gouverneur de la colonie. Sidambarom échoue, mais persévère. Il consacre les vingt années suivantes à faire reconnaître les droits des descendants d’engagés. Jusqu’au 21 avril 1923. Ce jour-là, les travailleurs guadeloupéens d’origine indienne acquièrent la nationalité française. Un an plus tard, la mesure prend effet dans tous les territoires des Outre-Mer. Plus de soixante-dix ans après l’arrivée de l’Aurélie à Saint-Pierre, le « coolie » a gagné sa dignité.

Première publication par Jules Prévost/geo.fr

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